Le LIEN au Forum Paulo Freire

Depuis les premières participations du GFEN aux Forums Mondiaux de l’Éducation de Porto Alegre, en 2001 et 2003, puis du LIEN lui-même au processus du Forum Social Mondial, le LIEN entretient un lien régulier avec le réseau International des Instituts Paulo Freire.

Valence 2006, 5èmes Rencontres Internationales de l’Institut Paulo Freire : « Suivre la voie de Paulo Freire : Oppressions, résistances, émancipation dans un nouveau paradigme de la vie. »

Amorcer un dialogue Lien International de l’Éducation Nouvelle – Institut Paulo Freire

La proximité géographique a facilité la participation de deux personnes, membres du GFEN 66, Joëlle Cordesse, et Hortensia Inès, au Forum Paulo Freire de Valencia, Espagne.  Nous y avons vécu l’enthousiasme de nous reconnaître dans un projet d’éducation émancipatrice à l’échelle de la planète, nourri de toute la richesse des mouvements sociaux et historiques de toute l’Amérique Latine et de la diversité culturelle de plusieurs pays d’Europe. L’IPF affiche clairement la conviction que sa finalité est la production collective des savoirs qui rendent réel, crédible et faisable un autre monde possible. Enfin une conception éducative étayée par de nombreux et très sérieux travaux théoriques et pratiques, et une grande connaissance du patrimoine intellectuel de l’humanité. En même temps, ayant été invitées pour cette première fois en simples participantes, nous avons vécu la frustration de ne pas avoir pu partager ce qui fait notre propre richesse spécifique. C’est cette proposition que je peux ici commencer d’argumenter, en espérant qu’une prochaine rencontre, par exemple dans le cadre de la préparation du FSM de Nairobi, nous fournisse l’occasion d’un rapprochement entre la pratique du « Cercle de culture » et celle de la « Démarche d’auto-socio-construction », et d’un travail commun sur cet objet.

Le concept de Conscientisation, pour relire le concept de Démarche, et vice-versa

Nous avons assisté lors de la dernière conférence à une mise en cause de l’organisation des Rencontres de la part de participants qui lui reprochaient le manque de cohérence de cette organisation avec les principes pédagogiques de Paulo Freire. Cette mise en cause a été reçue avec amertume par les organisateurs, qui s’étaient donné beaucoup de mal pour mettre en place un dispositif d’échanges riche et intellectuellement stimulant. Ne peut-on pas, pourtant, paradoxalement, la lire comme une réussite, au contraire, de ce dispositif, une interprétation en actes de sa justesse historique à ce point de l’histoire du monde ? Toute la thématique des rencontres, tout leur contenu, a produit cette exigence d’une mise en adéquation du système de production de la pensée avec son projet.

Relisant les conclusions du « Cercle de culture » auquel j’ai participé, j’y vois une réflexion très riche et de grande qualité mais les participants ont-ils découvert en eux-mêmes des ressources et des questionnements dont ils ne connaissaient pas déjà l’existence ? À quelle conditions passe-t-on de la simple rationalisation d’une situation vécue à une véritable conscientisation de cette situation ? Sachant que nous sommes duels, à la fois opprimés par l’idéologie dominante et nous-mêmes manipulés intellectuellement par l’idéologie de l’oppresseur, la démocratie est-elle à rechercher dans le seul partage du temps de parole ? L’oppresseur le plus efficace n’est pas, a priori, l’animateur du cercle mais la conscience et l’inconscient de chacun. Comment passer, dans la pratique, d’une conception de l’oppression qui attribue la fonction d’oppression à des personnes, à une conception freirienne qui l’attribue à un système ? C’est la situation qui fait l’oppression : la situation dans laquelle toutes les consciences sont immergées et participent à sa perpétuation, que ce soit comme bourreau ou comme victime.

À quels moments et par quelles pratiques spécifiques le sujet épistémologique est-il mis en situation d’émerger en chaque individu face à sa propre conscience opprimée ?

Le Groupe Français d’Éducation Nouvelle mène depuis des dizaines d’années une recherche pédagogique qui s’inspire des mêmes sources que l’éducation freirienne, avec le même souci de mettre en cohérence la théorie et la pratique. Nous partageons la même conviction que l’acte pédagogique n’est pas neutre et que l’éducation n’est pas émancipatrice si elle reste dans les formes traditionnelles de l’éducation « bancaire ». Notre action et notre recherche se sont inscrites dans un projet de lutte contre l’échec scolaire ségrégatif. Nous avons interrogé avec Bernard Charlot le rapport au savoir des classes populaires, comparé au rapport au savoir de la bourgeoisie, et conçu l’idée d’un rapport au savoir désaliéné qui réunirait ces deux conceptions en les articulant.

Une mission au Tchad dans les années 70 a notamment conduit Henri et Odette Bassis à penser une formation des enseignants en rupture avec la tradition colonialiste. Il en est résulté une pratique de stages, d’auto-socio-formation et de recherche fondée sur le concept même de « rupture » qui est à l’origine de ce que nous appelons aujourd’hui la « démarche d’auto-socio-construction du savoir et de la personne ». Cette démarche se veut, à la fois, concept vivant, et pratique praxique, mettant en œuvre le pari philosophique qu’elle a permis de formuler et qui constitue aujourd’hui le signe de ralliement de l’éducation nouvelle, « Tous capables ». Cette pratique pédagogique, pratique de formation d’éducateurs, pourrait inspirer tous les lieux de « production collective de connaissance ». Le concept de « démarche », tel qu’il a été formulé, est en effet, de nos jours, trop souvent utilisé dans un sens réducteur et prend, en revanche, son véritable sens quand on le rapproche du concept freirien de « conscientisation ».

Sans vouloir se constituer en modèle pour la pratique des cercles de culture, la « démarche » de l’éducation nouvelle contemporaine  peut l’interpeller dans son cheminement de recréation de la pensée vivante de Paulo Freire. Elle-même est interpellée par cette pensée et par le projet de l’Institut Paulo Freire. Je propose que nous établissions un premier dialogue sur cette possibilité de rapprochement, qui me paraît porteuse d’une vérité nouvelle pour nos deux mouvements et, pourquoi pas, pour l’ensemble de la pensée contemporaine de l’éducation transformatrice. Un éclairage théorique très intéressant peut y être apporté par le recours aux outils de la sémiotique de Charles Sanders Peirce, qui fut le professeur de John Dewey et l’inspirateur de sa « Logique », fondement de l’éducation nouvelle américaine. J’ai appris de vous que Paulo Freire avait lu et annoté Peirce, et je pense que son idée de la « conscientisation » et du « dialogue » en est fortement inspirée. Je pense que la pratique de la « démarche » est de nature à constituer une expérience authentique et unique de ce que peut être le processus de « conscientisation », bien difficile à concevoir dans des conditions de dialogue trop proches de la « démocratie » ordinaire, trop enfermées dans les habitudes de la rationalité.

Quand la société se croit démocratique

Dans un livre récent1, Moacir Gadotti montre comment l’émergence du concept de conscientisation dans l’histoire de la pensée de Freire est à la fois liée au contexte très particulier d’une société brésilienne en train de se libérer de l’emprise d’une mentalité coloniale et immédiatement transférable à l’analyse plus générale des processus de colonisation mentale dans une éducation capitaliste. Deux livres écrits par Freire dans cette période, celle des débuts de son exil au Chili, rendent compte de ce double mouvement.

« La categoria clau d’aquest llibre (Educação como prática da liberdade) és la conscientització, procés d’alliberament que permet que la consciència dominada es puga desempallegar de la influència exercida per la consciència dominant. La consciència dominada és « occupada » pel dominador, i el procés de conscientització consisteix a alliberar-se d’aquest « hoste »[…] « La catégorie-clé de ce livre (L’éducation comme pratique de la liberté) est la conscientisation, processus de libération qui permet que la conscience dominée se débarrasse de l’influence exercée par la conscience dominante. la conscience dominée est « occupée » par le dominant, et le processus de conscientisation consiste à se libérer de cet « hôte ».

« En l’altre llibre en què va treballar a Xile, Pedagogia do oprimido, Freire mostra els mecanismes opressius de l’educació capitalista. Comença discutint el desenvolupament històric de la consciència dominada i la seua relació dialèctica amb la consciència dominant. »2 Dans l’autre livre écrit au Chili, Pedagogia do oprimido, Freire montre ce que sont les mécanismes d’oppression de l’éducation capitaliste ; il commence à discuter du développement historique de la conscience dominée et de sa relation dialectique avec la conscience dominante.

Nos sociétés se croient démocratiques et  l’individu n’a pas conscience d’être opprimé par l’éducation qui lui est donnée. Bien au contraire, la revendication générale est celle de « l’égalité des chances », c’est-à-dire de l’accès facilité de tous à l’ensemble des savoirs constitués qui font la « culture commune », pourtant structurée par les rapports de domination.  Il y faut plus que le dialogue entre les personnes pour faire émerger le sujet capable de mise à distance critique de ses conditionnements. Il faut une situation conscientisante de laboratoire, où le travail des signes est mis en évidence, et rendu observable par ceux qui les inscrivent dans l’espace social du groupe.

Se dédoubler pour se connaître

L’écriture, individuelle, de petits groupes (affiches), ou prise de notes publique, met en scène la parole pensante. Un passage par la fiction permet aux personnes de se dédoubler, de visualiser leur dualité intérieure.  La praxis de l’éducateur, de l’enseignant, de l’élève, a besoin de tels outils pour se réinventer dans le sens d’une enquête émancipatrice. La « Démarche » fait vivre dans un temps et un espace limités, et sur un objet commun au groupe, une expérience de libération de la pensée qui doit être suivie et accompagnée d’un dispositif de conscientisation de cette expérience. Elle peut être centrée sur un savoir mathématique, historique, linguistique, langagier, plastique, ou tout autre. Dans tous les cas, derrière les signes socialisés, c’est l’instauration d’un dialogue intérieur, intrapersonnel, qui est visée. Sans lui le transformateur reste in-transformé, quelles que soient les conditions de partage du temps de parole et la patience de l’écoute.

Je ne m’étendrai pas ici sur les évolutions actuelles du concept de « Démarche » à l’intérieur du GFEN. Mon objet est d’amorcer avec l’Institut Paulo Freire un dialogue grâce auquel cette critique pourra se faire dans un contexte dynamique et porteur d’espérance.

1 Gadotti, Moacir (2005), Llegint Paulo Freire, vida i obra, traduction en catalan de Rubén Luzón Díaz, édition du Crec, Denes Editorial, Xativa, Espagne, p.58. 

2 ibid. p.59. 

Joëlle Cordesse, octobre 2006

texte envoyé aux organisateurs pour les archives de la rencontre.

JCordesseValencia, oct.2006 démarche et conscientisation

Participation des Instituts Paulo Freire d’Espagne et d’Italie au Colloque de l’anthropoglossophilie,  organisé en mai 2007 par le GFEN à Perpignan « Quelle intelligence, une langue ! »

http://labosdebabel.org/colloque-populaire-de-lanthropoglossophilie-2/

Un Cercle de culture animé par Silvia Maria Manfredi, IPF d’Italie, et une intervention d’Angel Marzo, IPF d’Espagne, sur les activités de l’Institut à Barcelone et à Gérone. Dans l’analyse qui a suivi les travaux, Silvia Manfredi nous a fait le grand plaisir de déclarer publiquement que Paulo aurait été heureux de vivre cette expérience avec nous, et qu’il nous aurait reconnus pour ses continuateurs. Ce n’étaient pas de vains mots. Nous poursuivons nos échanges et notre travail commun.

Rencontre LIEN-IPF Nairobi 2007 : co-animation, réunion, résultats

LIEN et IPF, Nairobi2007

Turin 2014 : « Les voies de l’émancipation au-delà de la crise »

Turin 2014 : les 50 ans d’Angicos. À cette occasion, l’Institut Paulo Freire publie deux beaux livres de collection :
  Alfabetizar e conscientizar. Paulo Freire, 50 anos de Angicos, ouvrage collectif sous la direction de Moacir Gadotti.
Et un Facsimile du manuscrit de Pedagogia do oprimido, dont un exemplaire est offert à chacun des Instituts Paulo Freire des différents pays. Le Lien en a également reçu un, qui, depuis, circule entre les groupes nationaux comme l’un des gages de nos communes valeurs. Ici en téléchargement. PEDAGOGIA_DO_OPRIMIDO_2A

Freire2014_A5_Libretto_Programma_Cymk

 

Le prochain : Paris 17-19 septembre 2020, « Éducation, Migrations et Genres »

La coordination en est assurée par l’IPF France, créé en 2018 sous le nom d’Institut bell hooks / Paulo Freire : https://emancipaeda.hypotheses.org/3485