ALTERNATIVE


L’éducation peut et doit contribuer aux changements qui s’imposent

Raymond Millot  – Octobre 2018

 

Certes, transmettre, et mieux encore, aider les enfants à s’approprier le savoir,  apporte beaucoup de satisfaction.  C’est ce que les enseignants affirment volontiers, tout en se plaignant des conditions dans lesquelles ils s’efforcent de remplir cette mission.

Parmi eux, les « militants pédagogiques » sont en recherche pour améliorer l’aspect éducatif et social de leur fonction. Ils attendent légitimement une reconnaissance de cette recherche par l’institution et constatent que ce n’est jamais le cas, même quand les changements politiques semblent prometteurs.

Cet espoir est vain. La catastrophe écologique et humaine annoncée est l’occasion, « en même temps », de comprendre pourquoi …et d’envisager comment l’éducation peut et doit contribuer aux changements qui s’imposent.

  • Résumé

1/ nous prenons involontairement notre part dans la reproduction sociale et dans les processus de formatage qui fonctionnent depuis Jules Ferry dont je propose une description sommaire.

2/  le besoin d’inventer une alternative éducative s’est manifesté d’une manière de plus en plus précise à la suite de divers évènements historiques. Egalement description sommaire.

3/ les alternatives qui ont pu se concrétiser (dans l’enseignement public) ont été ou sont encore tolérées parce qu’elles sont en nombre dérisoire et de ce fait ne peuvent contrarier le projet politique dominant.

4/ nous vivons aujourd’hui une régression, de nature thatchérienne (TINA : il n’y a pas d’alternative), face à laquelle la prétendue « liberté pédagogique » se réduit et la « résistance » est difficilement imaginable

5/  en revanche, une attitude offensive, justifiée par les menaces qui pèsent sur l’existence même de l’humanité, est susceptible d’être comprise par l’opinion. Offensive ayant l’ambition de provoquer une réflexion portant sur le « changement de paradigme » qui devrait s’imposer dans le domaine de l’éducation et mobiliser de très nombreux acteurs associatifs, universitaires, intellectuels, syndicalistes et politiques.

 

J’ai été, et vous êtes encore, agent de la reproduction sociale.

L’analyse de Bourdieu et Passeron se trouve de nouveau confirmée par les sociologues et divers économistes qui constatent que l’accroissement de l’inégalité scolaire accompagne fidèlement celui de l’inégalité sociale.

Le processus est accompagné d’un formatage des enfants et auquelnous prenons involontairement part.

Pour s’en convaincre, une brève histoire du formatage et des tentatives de s’y opposer peut être utile.

 

  • Au XIXe siècle et au début du XXe, il fallait « clore l’ère des révolutions» et éviter  « (…) que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871 ». (discours du 23 avril 1879).

L’école  instituée par Jules Ferry avait aussi pour mission de préparer les enfants du peuple, à se discipliner et à acquérir un minimum de savoirs pour travailler à l’usine (les autres allaient au lycée et étudiaient le latin, le grec…). Partout en France, la journée devait commencer par la leçon de morale qui édifiait le respect de la famille, des institutions et de la propriété, et aidée, par l’enseignement de l’Histoire  conçue comme « roman  national », formait des patriotes, prêts au « sacrifice suprême ». Les enfants apprenaient les chants martiaux « Mourir pour la Patrie », « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine… ».  Coût (total), 10 millions de morts (décomptés par Antoine Prost).

Première victime, un contestataire, Jaurès, assassiné 3 jours avant la déclaration de guerre.

Jaurès était conscient du danger de ce conditionnement quand il proposait dès 1886, que « la commune…puisse instituer des écoles d’expériences, où des programmes nouveaux, que des méthodes nouvelles  puissent être essayées ou des doctrines plus hardies puissent se produire »

 

  • Après la « grande »guerre, il fallait reconstruire, poursuivre et accélérer la modernisation. Le formatagereprend sans vergogne. Les enfants apprennent à vénérer les « artisans de la Victoire » (les généraux) et le 11 novembre, chantent la Marseillaise devant le monument aux morts. En septembre 1939 les enfants dont j’étais, regardent fièrement la grande carte murale qui révèle (en rose) l’ampleur de l’Empire français et répètent après Paul Reynaud «  nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ». Après, ils ont dû chanter pendant 4 ans « Maréchal, nous voilà ».

 

De nombreux « poilus »étaient sortis des tranchées en jurant « plus jamais ça !». Parmi eux, selon Wikipedia,  « Célestin Freinetet Gustave Monod, gravement blessés, ont pris conscience de la nécessité d’une éducation qui s’adresse à tous dans un autre état d’esprit (…) Pour Freinet, il s’agit de mettre en place une  école du peuple, égalitaire et coopérative ». Intolérable. Freinet devra quitter l’Enseignement Public… Pendant cet après-guerre, les idées dites d’éducation nouvelle, également portées  par l’Ecole Emancipée, restent très minoritaires et n’affectent pas le processus de reproduction.

 

  • Après la  deuxième guerre mondiale, il fallait aussi reconstruire, de nouveau on se disait« plus jamais ça!», ce qui concernait la guerre mais aussi le fascisme. Le rôle de l’éducation est cette fois envisagé sérieusement. Le Conseil National de la Résistance donne naissance en 1946 au Plan Langevin Wallon. Les « classes nouvelles » sont expérimentées…  et fermées en 1952  « sous prétexte d’étendre leurs méthodes à toutes les classes » ! Entre temps les communistes ont dû quitter le gouvernement. Début de « la guerre froide ».

Le formatagerepart de plus bel. L’individualisme, « valeur » du « monde libre », est dopé par l’essor de la consommation de masse. Le « collectivisme » stalinien sert d’épouvantail. L’école note, classe, met en compétition, organise les filières, au service du libéralisme économique. Le formatage historique orchestré par De Gaulle, occulte la collaboration, le rôle de la police dans l’arrestation des juifs français, la réalité coloniale. L’Histoire reste au service du roman national. Toutefois, dans le contexte favorisant des « trente glorieuses », le corset culturel commence à craquer, le système scolaire, ses discriminations, ses inégalités, deviennent insupportables.

 

L’inspecteur Robert Gloton, président du GFEN, initie au début des années 60 les « écoles expérimentales du XXème ». Roger Gal (un des équipiers du plan Langevin Wallon) directeur de l’IPN s’y intéresse. L’idée « d’ouverture de l’école » apparaît moyen efficace de lutte contre ces inégalités, met en question le carcan institutionnel et anticipe le bouillonnement pédagogique provoqué par Mai 68.

Peu après,des municipalités, mettent en œuvre le « rêve » de Jean Jaurès.Saint-Fons, puis Villeneuve de Grenoble en 72 avec le soutien de la Recherche.

En 1982, ministère Savary. Ouverture des lycée autogérés de St-Nazaire,  de Paris, du CLE (collège lycée, école Freinet) d’Hérouville St-Clair.

Cette brève période innovatrice subit, comme l’économie, le diktat TINA (there is no alternative) inauguré par Reagan et Thatcher et toujours dominant.

L’ouverture en 2002 du Collège Clisthène à Bordeaux fait évènement ! Aujourd’hui, le mouvement Freinet ne dénombre qu’une trentaine d’écoles affirmant leur appartenance.

 

  • Ce dénombrement, presque complet, des établissements plus ou moins en rupture avec le système dominant permet de dire que le nombre d’enseignants évitant de participer à la reproduction sociale et au formatage institutionnel, d’une manière significative, est dérisoire. Les autres font ce qu’ils peuvent pour ne pas être complicesdans des contextes souvent difficiles.

 

On peut oser dire ça :depuis Jules Ferry, il n’a jamais été possible de changer le système…

 

Aujourd’hui, avec Blanquer et Macron, les deux caractéristiques du système s’aggravent :

  • Reproduction. Le système qui se disait encore éducatif se transforme en entreprise. Les élèves sont des produits dont on va mesurersystématiquement la conformité en référence aux  « sciences cognitives ». La hiérarchie archaïque va laisser place au management. Une commission travaille sur une nouvelle structure : le principal du collège aurait pour adjoints les directeurs d’école, eux même recrutés sur concours et régissant à la fois maternelle et école élémentaire. Etablissements évalués, mise en concurrence. La maternelle qui était encore le temple de l’éducation, où les enseignant-e-s pouvaient agir en ayant le sentiment (pas la certitude !) de ne pas formater est maintenant soumise aux obligations de résultats.
  • Formatage. Retour aux « valeurs » du passé, autorité, syllabique, dictée quotidienne, progression codifiée (y compris pour apprendre la Marseillaise !). On hésite encore sur l’uniforme par peur du ridicule, mais le salut au drapeau n’est pas exclu. Le « roman national » apparaît de nouveau indispensable pour reconstruire le sentiment patriotique. Le tout pour assurer « l’égalité des chances » puisque la formule ne fait plus rire.

 

On peut même penser que le système va être verrouillé et qu’il ne sera même plus possible de trouver des failles, des marges, des « libertés pédagogiques », pour tenter autre chose.

 

TINA ?  Peut-on quand même imaginer une « résistance » ? L’immobilisme du corps enseignant et l’impuissance syndicale peut en faire douter. Combien de militants pédagogiques sont prêts à prendre le risque  d’une « désobéissance civique »?

 

L’alternative  n’est pas la résistance, mais l’offensive.La mise en accusation un système éducatif incapable de prendre en compte l’avenir qui attend les enfants et que décrivent les scientifiques.

 

Ceux-ci sont en effet de plus en plus nombreux à braver de l’accusation de catastrophisme, maintenant que les évènements prévisibles se manifestent sur un rythme accéléré et sont partout rendus visibles par l’image. Ils osent nous avertir que l’avenir de l’humanité est en jeu.

 

Dans de nombreux domaines de la vie sociale, économique, culturelle, politique des militants envisagent, dans leur champ de compétence, les modalités d’un « changement de paradigme ».

 

Les militants pédagogiques pourraient, pour lancer l’offensive, profiter de la prise de conscience qui va s’accélérer et de la nécessité absolue d’une « transition écologique ».Et à leur tour envisager le « changement de paradigme » que les conservateurs et réactionnaires chargés de…  l’Instruction Publique ( on ne peut plus parler d’Education Nationale), sont dans l’incapacité de concevoir.

 

Ils pourraient interpeller leurs collègues, les parents, sur le thème exprimé dans divers appels et un manifeste (1) : «ce sont nos enfants et nos petits- enfants qui vont subir les premières manifestations graves de cette catastrophe(…), ils n’échappent pas au sentiment diffus d’une menace » (…) il serait préférable  de leur proposer d’être, à leur niveau, acteursdans cette mobilisation ».

 

Ils pourraient décrire la pédagogie accompagnant cette mobilisation et  ses objectifs en termes  de savoirs, de savoir penser, de savoir-faire. Les mêmes appels se réfèrent à Edgar Morin celui-ci évoque :

«…la nécessité d’une pensée apte à relever le défi de la complexité du réel, c’est-à-dire de saisir les liaisons, interactions et implications mutuelles»

précise  : « Notre écoledoit devenir une école de la construction de l’identité planétaire et des valeurs de solidarité et d’équité universelles. Elle doit devenir une école de la compréhension des grands enjeux sociaux, économiques et environnementaux, en même temps qu’une école de l’engagement local, de la participation et de la renaissance de la démocratie authentique. Une école de la transformation des relations sociales, du dialogue interculturel et de la valorisation des différences ».

« Ceci implique une approche systémique, véritable révolution dans la manière de penser le monde et de se penser dans le monde. Il faut apprendre à relier les éléments entre eux, montrer à quel point l’être humain est inscrit dans un ensemble et à quel point, chaque fois qu’il agit sur un des éléments, cela retentit sur la totalité. Il s’agit de permet aux individus de comprendre comment fonctionne le vaste monde dans lequel ils se trouvent; il s’agit de leur montrer comment, de fait et quoi qu’ils en pensent, ils disposent d’un pouvoir bien réel d’agir sur le monde et cela, tant au niveau local qu’au niveau national ou planétaire ».

 

Ils pourraient sur cette base prendre l’initiative de provoquer une réflexion portant sur le « changement de paradigme » qui devrait s’imposer dans le domaine de l’éducation susceptible de mobiliser de très nombreux acteurs associatifs, universitaires, intellectuels, syndicalistes et militants politiques

                                     Raymond Millot  Octobre 2018

  • Le manifeste «  Pour vivre ensemble à dix milliards, changeons l’éducation » lancé avant la COP21 a été signé par une douzaine de personnalitésqui affirment la nécessité « (d’)une éducation intégrale et durable qui, au lieu de perpétuer les schémas de pensée qui nous condamnent à un développement insoutenable, formerait, à l’école et tout au long de la vie, des femmes et des hommes émancipés, innovants, conscients de leurs res­ponsabilités et de leurs choix, solidaires de tous les autres et attentifs à préserver leur résidence commune, la Terre. »(…)« Ce n’est plus d’un compétiteur dont nous avons besoin, mais bien d’un individu libre, émancipé, créatif, autonome, capable de construire des stratégies de vie fondées sur la solidarité et la coopération dans une claire compréhension des enjeux environnementaux, sociaux, culturels, politiques, scientifiques, techniques et éthiques

Appel « La transition écologique doit mobiliser le système éducatif » octobre 2017  suivre le lien

https://complexitepedagogieinformationdocumentation.wordpress.com/2018/08/10/la-transition-ecologique-doit-mobiliser-le-systeme-educatif-3/